Qualité ?

La thématique de la prochaine journée nationale de l’ACRA est la Qualité. Un mot à nous réapproprier…

La Qualité en ARCA1, Quelques remarques

Daniel Cérézuelle, octobre 2025

« imaginez-vous un univers qui ne contiendrait rien que ce que l’esprit humain a jusqu’ici aperçu, reconnu et compris, — ne serait-ce pas une misérable bicoque à côté de l’univers qui existe ? »

Bakounine

PDF

La qualité est une des catégories fondamentales selon lesquelles l’esprit humain peut appréhender le réel. Selon Aristote « l’être se dit en plusieurs sens », et il énumère dix catégories qui permettent de parler de ce qui est : la substance (ou essence), la quantité, la qualité, la relation, le lieu, le temps, la position, la possession, l’action, la passion. Pour Kant, il y a douze catégories de l’entendement, et on peut les classer sous quatre grandes catégories : quantité, qualité, relation, modalité.

Tout ceci pour rappeler que la qualité est un des fondements de notre manière d’appréhender le monde et qu’on ne peut pas avoir une compréhension complète de la réalité si on ne l’aborde pas aussi de ce point de vue.

Aujourd’hui on appelle qualité les aspects sensibles de la perception qui ne se réduisent pas à des déterminations spatiales ou mécaniques. En outre, la perception de la qualité est le résultat d’une synthèse effectuée par l’esprit, d’un jugement par un sujet qui apprécie la valeur ou la perfection d’un objet. Il en résulte que le jugement sur une réalité selon la qualité ne peut pas être le résultat d’un calcul des propriétés spatiales ou mécaniques (force, vitesse, résistance puissance etc.) qui relève d’un jugement selon la catégorie de la quantité.

Or, depuis que Galilée a affirmé en 1623 que le grand livre du monde est écrit en langage mathématique, notre civilisation technicienne tend à vouloir tout ramener à des jugements quantitatifs sur des déterminations spatiales, chimiques ou mécaniques.

Par exemple : pour déterminer la qualité de l’air, on intègre une série de mesures quantitatives mais on ne tient pas compte de l’odeur, de la manière dont des sujets vivants et sensibles ressentent leur environnement.

Autre exemple : la certification Qualibat. Pour déterminer la capacité de professionnels et d’entreprises à produire un bâti « de qualité », on détermine une série de critères mesurables, objectivables, qui mettent entre parenthèses l’expérience vécue de l’habitant.

On est ici à l’opposé de ce que pendant longtemps on a appelé « la belle ouvrage » : le produit d’un travail « soigné », complet jusque dans les détails, qui ne laisse plus rien à désirer. Notons que c’est le seul cas où le mot ouvrage devient féminin, et depuis le dix-septième siècle cet usage incorrect a irrité les grammairiens et les académiciens. Quand une œuvre est bien adaptée à l’usage, aboutie à tout point de vue, satisfaisante autant pour les sens que pour l’esprit, alors, contre l’avis des techniciens et des normalisateurs de la langue, le peuple et les artisans se sont obstinés avec profondeur à la dire au féminin.

Voici donc deux approches « genrées » de la technicité. L’une masculine, unidimensionnelle, centrée sur les valeurs d’action, de puissance et d’efficacité mesurable, l’autre tenant compte de valeurs que l’on peut qualifier de « féminines »2 telles que le souci des équilibres adaptés à la transmission et au soin de la vie, le sens du quotidien, le souci des petites choses, l’adaptabilité à l’inattendu.

D’emblée le souci de la qualité nous propulse dans le domaine inconfortable de la pluridimensionnalité. En effet le jugement de qualité n’est guère du ressort d’un cerveau calculateur. L’analyse quantitative de notre rapport au monde bute vite sur un « reste » de réalité qui lui échappe et qui, bien souvent vient déjouer calculs et prévisions. De fait, il n’y a de qualités proprement dites que pour un sujet vivant. Seul l’homme de chair, grâce à ses sens et à son émotivité peut enregistrer les fines variations de d’intensité des diverses dimensions de son rapport au monde. Ainsi la qualité du logement a des dimensions sensibles, esthétiques, sociales, environnementales, économiques, sanitaires, symboliques etc. dont la compréhension excède les possibilités de la pensée calculante, d’autant que dans la vraie vie, ces diverses dimensions sont constamment en interaction dynamique. Tout est en interrelation alors que l’approche technicoscientifique du réel est vouée à le séparer en éléments distincts et calculables puis à les recomposer pour construire à partir d’une représentation appauvrie de ce qui nous est donné comme uni dans le mouvement de la vie.

Ce sont souvent les sens qui nous alertent sur ce qui ne va pas. Ainsi, face à la démesure, à l’impersonnalité technique et industrielles, c’est d’abord une révolte des sens et un sentiment de la nature qui s’est éveillé il y a deux cent ans. Et c’est souvent longtemps après coup que les calculateurs ont fini par reconnaître l’importance des dérèglements que les « sensibles » avaient repérés depuis longtemps.

Les êtres sensibles, souvent les femmes, sont plus à même d’appréhender et de prendre au sérieux ces dimensions qualitatives de notre vécu, dimensions que beaucoup d’hommes sont trop portés à considérer comme insignifiantes, prisonniers qu’ils sont du fétichisme du calcul, de la puissance et de l’efficacité.

S’agissant d’autoproduction du bâtiment il ne s’agit pas ici de dénigrer le souci de l’indispensable rigueur technique. Toutefois, même si d’un point de vue logique, quantité et qualité sont deux catégories de l’esprit qui s’excluent mutuellement, il n’en reste pas moins que dans la vie il faut savoir les rassembler, même si elles sont vouées à rester en tension. De fait, on tend à considérer aujourd’hui que les jugements selon la quantité sont un cas particulier de la sphère plus englobante des jugements selon la qualité. Désormais l’approche masculine doit savoir tenir compte de ses limites qui sont indépassables et apprendre à se mettre au service d’une approche plus féminine de la technicité et de l’habitat.

~~~###~~~

Mikhaïl Bakounine (1895) « imaginez-vous un univers qui ne contiendrait rien que ce que l’esprit humain a jusqu’ici aperçu, reconnu et compris, — ne serait-ce pas une misérable bicoque à côté de l’univers qui existe ? Nous sommes pleins de respect pour la science et nous la considérons comme un des plus précieux trésors, comme une des gloires les plus pures de l’humanité. Par elle l’homme se distingue de l’animal, aujourd’hui son frère cadet, jadis son ancêtre, et devient capable de liberté. Pourtant il est nécessaire de reconnaître aussi les limites de la science et de lui rappeler qu’elle n’est pas le tout, qu’elle n’en est seulement qu’une partie, et que le tout c’est la vie : la vie universelle des mondes, ou pour ne pas nous perdre dans l’inconnu et dans l’indéfini : celle de notre système solaire ou même seulement de notre globe terrestre, enfin nous restreignant encore davantage : le monde humain, — le mouvement, le développement, la vie de l’humaine société sur la terre. Tout cela est infiniment plus étendu, plus large, plus profond et plus riche que la science, et ne sera jamais par elle épuisé ».

1 Autoréhabilitation & Autoconstruction accompagnée

2 Ce qui ne veut pas dire qu’elles ne puissent être portées par des hommes et vice-versa que des femmes ne puissent porter des valeurs masculines.

Retour en haut